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    [Finance][Économie] Choix d’investissement en avenir certain

    Introduction

    Il y a quelques temps, j’ai eu une discussion houleuse concernant le développement du sport. À ceux qui disaient qu’investir dans le football féminin n’est pas rentable, j’ai répliqué que les investissements du gouvernement chinois en Afrique ne l’étaient pas non plus. La surprise à l’écoute de cela a laissé place à des moqueries, du dédain voire des insultes… Et effectivement, cela peut sembler farfelu au premier abord. Mais en finance, des règles supplémentaires, forcément ignorées par mes interlocuteurs, sont à considérer. D’où l’objet de cet article introduisant les choix d’investissement, en avenir certain. Nous verrons dans un premier temps la notion d’investissement, puis nous étudierons les autres formes de rentabilité.

    N.B : La compréhension de cet article nécessite la lecture de celui sur les soldes de gestion, disponible ici.

    Section 1 : étapes du choix d’investissement

    L’investissement se définit comme de l’argent ou un bien qui est utilisé lors d’une activité, dans le but de générer une somme d’argent supérieure à la valeur de ce qui a été investi. Cette définition est simple, mais est incomplète en finance. À la fin de cette section, nous y reviendrons.

    Le choix d’investissement, c’est le fait de déterminer et choisir le plus rentable parmi plusieurs investissements donnés. Nous étudierons exclusivement le choix d’investissement en avenir certain, les autres types (en avenirs risqué et incertain) étant trop complexes pour de la vulgarisation.

    Revenons à la Chine. Plus précisément, aux banques d’État chinoises qui investissent massivement en Afrique. Nous allons utiliser un exemple fictif tout le long de cette section. Le 31 Décembre 2009, la China Construction Bank (CCB) a le choix entre trois investissements :

    • Construction d’un complexe immobilier au Sud du Tchad;
    • Construction d’un hypermarché dans la capitale camerounaise;
    • Participation pour le déploiement de la technologie 5G dans une ville anglaise.  

    Pour évaluer lequel de ces projets est le plus rentable, nous allons procéder par étapes.

    I- Éléments préliminaires

    Avant d’évaluer un projet, l’on doit prendre en compte les paramètres suivants :

    1-  Taux d’actualisation ou coût du capital

    On appelle actualisation le fait de donner une valeur présente à des flux de trésorerie dégagés sur une période future. En effet, en finance, 1F aujourd’hui a plus de valeur qu’1F demain (valeur temps de l’argent).

    Prenons un exemple. Imaginez que vous avez le choix entre prendre 1 000 000 F aujourd’hui (1er Janvier 2019) et prendre 1 000 000 F dans un an (le 1er Janvier 2020). À première vue, c’est la même somme, quelles que soient les dates.

    Option 1 : vous décidez de prendre ce million dans un an. Le 1er Janvier 2020 vous avez donc : 1 000 000 F.

    Option 2 : vous décidez de prendre ce million aujourd’hui. Vous le placez directement en banque à un taux de 3%. Le 1er Janvier 2020, vous avez donc : 1 030 000 F.

    C’est cette logique qu’on suit en finance : on considère qu’une somme possédée tout de suite (1 000 000) a toujours plus de valeur qu’une somme possédée plus tard, car elle peut servir à produire plus d’argent (30 000).

    Le taux d’actualisation (aussi appelé coût du capital en investissement) a pour fonction d’actualiser les flux obtenus durant le projet, au jour même où l’investissement serait réalisé. Ainsi, dans l’exemple du haut (option 2), le taux d’actualisation/coût du capital est de 3%. L’argent obtenu en 2019 (1 000 000 F) est capitalisé à une valeur de 1 000 000 × (100 + 3)% = 1 030 000 F en 2020. Pour l’option 1, le million qu’on aura en 2020 sera actualisé à une valeur de 1 000 000 / (100 + 3)% = 970874 F en 2019. Ce que ça veut dire c’est que si vous placez 970874 F à un taux de 3% en 2019, vous obtiendrez 1 000 000 F en 2020, comme on a placé 1 000 000 F en  2019 pour obtenir 1 030 000 F.

    Explication de la capitalisation et de l'actualisation.

    On évalue ce taux à travers le WACC (Weighted Average Cost of Capital), en pondérant deux autres coûts, dits des fonds propres et de la dette. Bref, tout cela est très compliqué alors on va simplifier. Pour cet exemple, nous prendrons un taux d’actualisation commun de 10%.

    2-  Autres éléments

    Le montant de l’investissement et le nombre d’années constituent d’autres éléments à circonscrire. Soit un investissement de 900 000 $ pour 3 ans sur les trois projets.

    II- Estimations du résultat net et du cashflow

    Maintenant que nous avons les éléments, nous pouvons construire ce qu’on appelle un tableau de cashflows (« cashflow » étant l’autre appellation de la capacité d’autofinancement). Ce tableau prend en compte les éléments mentionnés plus haut, ainsi que les suivants. 

    1-  Chiffre d’affaires et charges décaissables

    Le but du projet est qu’il génère des revenus. De même, lors de l’activité, des charges, relatives aux impôts, au personnel ou au transport seront attendus. Cette partie du tableau relève purement d’estimations de la part du financier.  

    2-  Amortissements

    Dans l’article sur les soldes de gestions, l’on avait évoqué les immobilisations (autres appellations de l’investissement), expliquant que ce sont des biens devant être utilisés sur plusieurs exercices et donc n’étant pas considérés comme des charges. Par contre, ces immobilisations ont une durée prévue d’utilisation, et en comptabilité, elles perdent de la valeur progressivement, jusqu’à avoir une valeur nulle (ou presque) à la fin de cette durée. Un ordinateur par exemple, qui a coûté 2 000 000 F, peut être fait pour avoir une durée de vie de 4 ans. Après 1 an, il aura perdu une valeur de 2 000 000 / 4 = 500 000 F et sera désormais évalué à 1 500 000. Après 2 ans, il sera évalué à 1 000 000 F. Après 4 ans, cet ordinateur n’aura plus aucune valeur.

    Cette perte de valeur comptable de 500 000 F est appelée amortissement, et comme vous le voyez, il y a une perte chaque année. C’est donc une charge annuelle. Mais comme vous le remarquerez aussi, personne ne sort 500 000 F de ses poches parce que son ordinateur se fait vieux. C’est donc une charge sans décaissement d’argent. Ou encore une charge non décaissable. Pour revenir à la CCB, nous savons que les projets ci-dessus sont faits pour durer des années, voire des décennies. Mais par souci de simplification, nous allons considérer qu’ils seront totalement amortis (donc auront perdu toute leur valeur comptable) après 3 ans. Cela fera donc des charges annuelles relatives aux amortissements de 900 000 / 3 = 300 000 $.

    N. B : En tant que charges non décaissables, les amortissements sont ajoutés de nouveau au résultat net pour qu’on obtienne le cashflow (confère l’article sur les soldes de gestion).

    Nous avons donc en 2010:

    Tableau des cashflows générés.

    Ainsi, après estimations du chiffre d’affaires et des charges pour la première année, le projet au Tchad génèrerait un cashflow de 367 000 $, le projet camerounais 333 500 $ et le projet anglais 233 000 $. Cependant, l’analyse ne s’arrête pas là, et il y a un dernier élément à ajouter.

    II- Cashflow actualisé et valeur actuelle nette

    1-  Cashflow actualisé

    Vous vous souvenez de l’actualisation? Nous sommes le 31 Décembre 2009, et nous parlons d’un cashflow obtenu en fin 2010 (rappel : le résultat et le Cashflow sont annuels). Il faut maintenant ramener les cashflows des trois projets à leur valeur en fin 2009. On obtiendra alors un cashflow actualisé.

    Pour actualiser le cashflow, on le divise par le taux d’actualisation, majoré de 100%, comme dans l’exemple sur l’actualisation. Le taux étant de 10%, on va donc diviser les cashflows par 10 + 100 = 110%.

    Cashflows actualisés.

    Voilà comment interpréter : les 367 000 $ que le projet 1 va générer en 2010 auront autant de valeur que 336 636 $ que la CCB possède aujourd’hui (fin 2009). Ou bien, si la CCB place 336 636 $ au taux de 10%, après 1 an la CCB aura 367 000 $.

    De même, pour actualiser les cashflows de 2011 à 2009, il faudra d’abord l’actualiser à 2010 (diviser par 110%) avant de l’actualiser à 2009 (diviser par 110%). Ainsi, on va diviser les cashflows obtenus par 110% × 110%. Selon la même logique, les cashflows de 2012 seront actualisés en étant divisés par 110% × 110% × 110%.

    Voici le tableau de cashflows final obtenu pour le projet 1 :

    Tableau de cashflows pour le projet 1.

    Après avoir constitué ce tableau, une dernière étape doit être menée afin avoir la rentabilité du projet.

    2-  Valeur actuelle nette (VAN)

      Maintenant qu’on a une estimation des flux que l’investissement va générer, il faut comparer au montant de l’investissement initial pour vérifier :

    • Que le projet est rentable. Évidemment, si vous investissez et ce que vous obtenez est inférieur à ce que vous avez dépensé à la base, ça ne vaudra pas la peine de commencer;
    • Quel projet est le plus rentable. C’est en vertu de lui que votre choix d’investissement s’avèrera fructueux.

    L’on va donc additionner les cashflows actualisés et les soustraire à l’investissement. C’est ce qu’on appelle la valeur actuelle nette (VAN). L’investissement est fait en 2009, donc n’a pas besoin d’être actualisé à 2009.

    VAN = Somme des cashflows actualisés – Investissement initial

    Détermination des valeurs actuelles nettes.

    Ainsi, le projet 1, de construction d’un complexe immobilier au Tchad n’est pas rentable du tout, vu que la VAN est négative. Le projet 2, de construction d’un hypermarché au Cameroun est certes rentable, mais le projet 3, de déploiement de la 5G en Angleterre l’est beaucoup plus. La CCB devrait donc choisir d’investir sur le projet 3, selon le critère de la VAN. La réalité est que pour choisir entre les projets 2 et 3, d’autres critères devront être utilisés : le délai de récupération (après combien de temps il y aura retour sur investissement), l’indice de profitabilité (quelle est la rentabilité à investissements égaux) et le taux interne de rentabilité (à partir de quel coût du capital l’investissement n’est plus rentable). Des données complexes entrent en jeu pour désigner le projet à prendre, même si avec une rentabilité 5 fois supérieure, le projet 3 est probablement de loin le plus indiqué.

    3- Pour finir

    Voici donc l’ensemble des étapes du choix d’investissement en avenir certain. Une remarque à faire ici concerne le projet 1. En investissant 900 000 $, on aurait obtenu  367 000 $, 286 600 $ et 427 300 $ entre 2010 et 2012, soit un total de 1 080 900 $, largement supérieurs aux 900 000 $ de l’investissement. Mais voilà, là où l’individu lambda se dirait que c’est rentable (ce qui l’est sur l’aspect comptable), le financier se dirait que ça n’en vaut pas la peine. Car le financier prend en considération la valeur actuelle de l’argent, c’est-à-dire la baisse de la valeur de l’argent avec le temps, le risque et le fait qu’au lieu d’investir sur ce projet, il le rentabiliserait plus en le plaçant en banque ou en prêtant au gouvernement d’un pays développé.

    Dans le cas d’espèce, l’Afrique est souvent caractérisée par l’instabilité politique, les guerres, la corruption et les détournements de deniers publics. Ce qui fait que le risque de défaut de paiement ou qu’un événement politique saborde l’investissement est très élevé. En vertu de ce risque, logiquement, l’investisseur se dit que s’il décide de mettre son argent en Afrique plutôt que le déposer dans un compte d’épargne sans risque, alors il doit avoir d’énormes bénéfices, qui vont récompenser le risque pris. C’est pour cette raison que pour un investissement en Afrique, le coût du capital devient très élevé. Et le gouvernement chinois choisit d’investir et de prêter au continent noir, malgré que son risque ne soit pas rémunéré par une rentabilité plus élevée. On se retrouve donc très souvent dans la situation du projet 1 : comptablement rentable, financièrement non rentable.

    Au début de la section, j’avais promis une nouvelle définition de l’investissement. Ainsi, l’investissement est de l’argent ou un bien qui est utilisé lors d’une activité, dans le but de générer une somme d’argent supérieure à ce qui aurait été obtenu en plaçant cet argent dans un actif sans risque. Et pour revenir au gouvernement Chinois, ce dernier semble privilégier l’Afrique, pourtant reconnue pour son environnement assez hostile aux affaires.

    Section 2 : autres formes de rentabilité

    Nous avons vu l’investissement dans le paragraphe précédent. Selon ses caractéristiques, plusieurs investissements qui semblaient rapporter une plus-value ne sont en fait pas rentables sur le plan de la finance. Mais quelques fois, ce n’est justement pas le but recherché. Pour reprendre l’exemple de la Chine, elle a d’autres objectifs en s’établissant en Afrique.

    I- Rentabilité non financière ou qualitative

    En investissant, il est possible que ce qu’on cherche à obtenir ne soit pas de l’argent, mais autre chose d’une importance tout aussi significative. Ainsi, en tant que parent, vous dépensez des fortunes pour l’éducation de votre enfant. Mais vous ne vous attendez pas à ce qu’il vous rembourse toutes ces dépenses. Le fait qu’il finisse médecin renommé, premier ministre ou sportif professionnel constitue votre fierté, votre récompense. Dans le cas échéant, vous jugerez que votre investissement a été rentable.

    Les objectifs de la Chine sont avant tout diplomatiques. Avoir davantage de pays qui la soutiennent aux Nations Unies offre un avantage non négligeable pour contrer les autres puissances et faire passer des résolutions à son avantage. En 1971, un vote a été fait pour déterminer laquelle des deux Chines (territoriale ou Taïwan) est légitime, et quasiment toute l’Afrique a voté pour Taïwan, car sous l’influence américaine. En 2007, un autre vote a été établi concernant la Corée du Nord (un allié de la Chine). Résultat : 43 des 54 pays africains ont voté contre la résolution, au profit de la Chine. Car en 36 ans, les investissements massifs de la Chine en Afrique ont fait en sorte que cette dernière change d’allégeance. Si un pays africain reconnaît Taïwan comme un pays autonome plutôt que comme une partie de la Chine, il recevra 2.7 projets de moins que la moyenne. Par contre s’il vote toujours selon les intérêts chinois, il recevra 1.8 projet de plus. L’intérêt est donc bilatéral : d’un côté la croissance économique, de l’autre une plus grande influence géopolitique, constituant la rentabilité chinoise.

    II- Rentabilité à très long terme

    Le choix d’investissement en avenir certain ne marche que sur une période relativement courte. Au-delà, il n’y a plus de certitude possible, et un retour sur investissement satisfaisant relève de l’espoir. On parle alors de choix d’investissement en avenir incertain. C’est le cas lorsqu’un individu un peu calculateur offre ou soutient des membres de son entourage chez qui il ressent un potentiel professionnel futur. Un fils de riche, un élève/étudiant extrêmement brillant… Le calculateur va en faire des amis, les soutenir, financièrement ou non, en se disant qu’une seule personne haut placée dans le futur suffira à couvrir ses dépenses sur tout le reste s’il le pistonne pour un poste très bien rémunéré. Cette entreprise peut durer 5, 10, 15 ans, et le retour sur investissement est aléatoire, si retour sur investissement il y a.

    Dans le cas de la Chine, cela fait plus de 40 ans qu’elle investit en Afrique. Le but est que par reconnaissance, on lui offre des facilités d’implantation pour ses entreprises. Cependant, ça peut ne pas se passer comme prévu. La France et les États-Unis peuvent employer la même stratégie et garder leurs partenaires, rendant les projets chinois en Afrique inutiles. Mais finalement, c’est le contraire qui s’est produit : en 2015 par exemple, les investissements chinois sont descendus à 3 000 000 000 $, très inférieurs à la moyenne précédente. Parce que les compagnies et banques d’État chinoises ont été progressivement remplacées par des entreprises chinoises privées, ces dernières faisant d’énormes profits sur le continent noir. Ainsi, un des objectifs de l’investissement massif en Afrique est que les entreprises du pays puissent gagner de nouveaux marchés. Un investissement qui est sur la bonne voie pour être rentabilisé dans quelques décennies.   

    Carte des investissements chinois en Afrique.

    Conclusion

    Nous avons pu discuter des points suivants :

    • En section 1, le choix d’investissement et les éléments à considérer;
    • En section 2, les formes de rentabilité autres que la rentabilité financière

    Nous voyons donc que l’investissement n’est pas aussi simple que la plupart le croient, et n’est pas un juste un montant supérieur à l’investissement, mais prend en compte des éléments comme le risque encouru ou la durée de l’investissement. Selon ces critères, les investissements du gouvernement chinois ne sont pas financièrement rentables pour le moment, mais le pays d’Extrême-Orient en retire de nouveaux marchés pour ses citoyens et une influence sur les affaires du monde. L’avenir nous dira si la stratégie a payé.

    Sources:

    Yannick Nzali, «Décisions d’investissement et de financement», cours IME

    Jeff Desjardins (Visual Capitalist), «Visualizing Chinese Investment in Africa» https://www.visualcapitalist.com/visualizing-chinese-investment-in-africa/

    Wendover, «How Africa is Becoming China’s China» https://www.youtube.com/watch?v=zQV_DKQkT8o

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